Troubles auditifs : Les dangers encourus par les musiciens professionnels

Troubles auditifs: Les dangers encourus par les musiciens professionnels

L’Union Suisse des Artistes Musiciens (USDAM), un exemple pratique

A quel point nos oreilles sont-elles endommagées ?

C’est la question pertinente que soulevait Martin Lehmann dans un article qu’il a publié dans l’édition du mois de novembre 1996 du bulletin interne de la section de Zurich de l’USDAM. Et ce n’est pas le fruit du hasard si, un mois plus tard, l’Office fédéral d’assurance contre les accidents (abréviation officielle pour toutes les langues nationales: SUVA) reprenait le même sujet. Les maladies et les dommages causés à l’ouïe de nombreux musiciens atteignent, en effet, des proportions alarmantes. Aussi la SUVA a-t-elle jugé nécessaire de présenter à quelques-uns d’entre nous, au cours d’une séance d’information organisée le 3 décembre dans ses locaux de Lucerne, le programme prophylactique qu elle a mis au point.

Après les présentations d’usage, le chef du service acoustique de la SUVA, Beat Hohmann, a tenté de nous inculquer quelques principes de base concernant la perception des sons ainsi que la façon de mesurer leur intensité et leur durée. Cette démonstration était orientée de manière à tenir compte particulièrement de l’environnement sonore du musicien professionnel. Le médecin de l’institution nous démontra ensuite, en s’aidant de diapositives, les dégâts qui peuvent être causés à l’oreille interne en cas de surmenage. Pour donner un exemple pratique, notre collègue KarI Knobloch nous fit une description émouvante et inquiétante des troubles auditifs dont il souffre en permanence. Après présentation des divers appareils de protection auriculaire disponibles et quelques explications concernant le véhicule « audio mobile » de la SUVA, on aborda l’aspect juridique de la question.

Les conférences se terminèrent par un exposé de Hans Peter Völkle qui nous relata les expériences effectuées au Théâtre de Saint-Gall après agrandissement de la fosse d’orchestre. Je ne pus malheureusement pas participer à la discussion qui devait clore la journée.

Relater ici dans tous les détails tout ce qui fut dit et montré au cours de ce colloque déborderait du cadre de cet article. Je me bornerai donc à relever les points qui m’ont paru être d’importance pour notre profession. Ce sont :

  • l’appréciation - en temps et en intensité - du niveau des vibrations sonores (Leq),
  • la charge imposée au système auditif des musiciens,
  • les protections envisageables,
  • le programme prophylactique de la SUVA.


L’intensité d’un son se mesure en décibels (dB) selon une échelle directement proportionnelle au volume sonore enregistré. L’oreille humaine ne peut supporter un bruit sans dommage que jusqu’à un certain niveau et pendant un temps limité. Si le bruit augmente, le laps de temps pendant lequel on peut y être exposé sans danger diminue en conséquence.

Pour déterminer l’intensité d’un bruit, on utilise une formule tenant compte à la fois du volume sonore et du temps d’exposition (calculé en pour-cent par heures journalières et heures hebdomadaires). Le résultat obtenu donne le niveau intensité/durée (exprimé en Leq) d’un son ou d’un bruit quelconque. On a pu ainsi établir des tableaux indiquant avec précision pendant combien de temps, on peut supporter un bruit d’une intensité donnée.

La SUVA admet que, sur le lieu de travail, une intensité de 87 dB ne doit pas être infligée pendant plus de 40 heures par semaine. Si le niveau sonore augmente de 3 dB, la durée d’exposition sera diminuée de moitié. 90 dB sont donc supportables pendant 20 heures hebdomadaires au maximum, 93 dB pendant 10 heures et ainsi de suite. Si ces limites devaient être dépassées, la SUVA prescrit le port d’appareils de protection.

Environnement sonore du musicien

Après avoir examiné les principales catégories d’instrument et nos diverses activités, la SUVA a établi le tableau suivant des charges sonores aux quelles sont soumis les musiciens:

Travail individuel

  • violon, alto        86
  • violoncelle, contrebasse    80
  • flûte            86
  • clarinette, hautbois    90
  • saxophone        95
  • trompette, trombone    95
  • percussion        95
  • piano            80
  • orgue            80

Répétitions, concerts, opéras

  • chef d’orchestre        86
  • violoncelle, basse    86
  • violon, alto        86
  • alto, près de l’harmonie    90
  • bois            90
  • cuivres            95
  • percussion        90

Ces chiffres montrent clairement que nos activités se situent à la limite du supportable et même au-delà. La SUVA recommande le port d’appareils de protection aux personnes travaillant dans les zones atteignant 86 dB; elle est d’avis que cette mesure devrait être obligatoire dans les zones dépassant cette limite.

Bouchons-nous les oreilles?

Oui, hélas Bien sûr, un fortissimo d’une symphonie de Bruckner nous parait plus agréable que le vacarme d’une meule de serrurier, mais, physiquement, l’effet est le même. Notre oreille ne fait pas la différence entre le bruit et la musique. C’est notre cerveau qui nous dit que la musique est belle et crée l’illusion que nous n avons pas besoin de nous défendre contre ce genre de surcharge sonore. Ceci peut avoir des conséquences catastrophiques, car la perte de l’ouïe n’intervient que lentement, sournoisement. Mais une fois atteint, notre système auditif est irrémédiablement endommagé; aucun médecin ne pourra le restituer.

Le port de protection est naturellement problématique dans notre profession et pourrait compliquer, voire rendre impossible le jeu d’ensemble. Les instrumentistes à vent ne percevraient plus les sons que par les vibrations de la boîte crânienne ; tout contrôle deviendrait impossible. Pourtant la technique a fait récemment des progrès dans ce domaine, particulièrement en ce qui concerne les métiers de la musique.

On fabrique de nos jours des appareils de protection absorbant le son de manière équilibrée, c’est-à-dire sans défavoriser une fréquence par rapport à une autre. Jusqu’à présent, les meilleurs résultats étaient obtenus par les tampons auriculaires Ultratech. Nouvellement introduits sur le marché, les tampons en plastique Elacin ER-15 offrent l’avantage de pouvoir être adaptés à l’anatomie de l’oreille et d’être ainsi plus agréables à porter. Certains de nos collègues de l’orchestre de l’AML de Lucerne les utilisent déjà avec succès.

Les tests effectués par la SUVA révèlent que pour 75 musiciens sur cent, les tampons Ultratech assurent une protection optimale. L’expérience manque pour se prononcer sur les effets acoustique du nouveau produit Elacin ER-15

Appartenant au groupe des cuivres, je recommanderais à mes collègues d’utiliser, à la maison, la sourdine de travail Silent Brass de Yamaha. Après un bref temps d’acclimatation, on peut pratiquer avec elle sans peine et « sotto voce » tous les exercices de technique et d’endurance. De la sorte, on évite d’entamer, à domicile, une partie de son « crédit » d’heures accordé aux fortissimo de l’orchestre (qu’il faudra bien continuer à supporter, tant qu’on n’aura pas trouvé le système idéal de protection).

Adresses utiles

Les appareils de protection peuvent être obtenus aux adresses suivantes:


SUVA, 6002 Lucerne            Ultratech, Ultrafit, divers
tél. (041) 419 5222
    
AUDIOLAB, 9000 Saint-Gall        Elacin ER-15
tél. (071)2224016
    
Unico Haberkorn AG, 9442 Berneck    Ultratech, Ultrafit, divers
tél. (071)74471 91
    
Walter Gyr AG, 8912 Obfelden        Ultratech, Ultrafit, divers
tél. (01) 761 53 72

Magasins de musiques des grandes villes suisses     Ultratech, Yamaha Silent Brass

Programme prophylactique de la SUVA

La SUVA estime que dans 25 000 entreprises de notre pays 200 000 personnes environ sont exposées au bruit; 70 000 d’entre elles travaillent dans des conditions dangereuses et. courent le risque de voir leur système auditif endommagé de manière irréversible. C’est pourquoi, par les conseils qu’elle distribue et les contrôles qu’elle effectue, l’institution fédérale a entrepris, en collaboration avec les employeurs et les employés, des démarches pour lutter contre ces dangers. Sa première action consiste à rechercher les mesures techniques (et architecturales) qui peuvent être prises pour ramener les sources de bruit en dessous de la barre fatidique. Si cela ne réussit pas, les personnes concernées devraient alors porter des appareils de protection.

La SUVA possède une section audiométrique dépendant de son service médical et spécialement équipée pour s’occuper de prophylaxie. Elle dispose de cinq autobus, baptisés « audiomobiles », qui se déplacent d’une entreprise ~i l’autre et dans lesquels on peut procéder à des examens individuels complets de l’ouïe. (Ces tests peuvent être répétés à peu près tous les cinq ans). Par la même occasion ont lieu des séances d’information concernant les appareils de protection. Les résultats des examens sont étudiés par les services médicaux de la SUVA et remis sous forme imprimée aux intéressés. Ces rapports contiennent le nom des personnes examinées et de celles portant un appareil de protection. Ces données sont confidentielles et ne sont pas transmises à l’employeur.

La SUVA souhaite, à l’avenir, faire profiter les musiciens de ce genre de consultation; ceci me paraît juste et important. La perte de l’ouïe a pour nous des conséquences graves. Chacun de nous devrait être parfaitement renseigné quant aux protection existantes. Ce travail d’information me paraît primordial. Quand le mal est fait, il est trop tard pour agir. Néanmoins, le port de tampons auriculaires n’est pas la panacée: nous vivons une époque où les stimulations - acoustiques ou autres - sont poussées à leur paroxysme. Il conviendrait sans doute de lutter contre ces excès.

Bon courage, Sisyphe...

Jost Kaser,
membre du comité central (bs)
http://www.usdam.ch/f/publikatîon/oreille.htm
    19/02/01